Mercure (4/10)

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La capitaine Hoarau ordonna :

– Pilotes, amenez-nous au Purcell. Je veux que l’équipe Alpha reste dans la salle de commande et que les autres rejoignent la salle d’urgence. Chan, affichez sur l’écran principal le temps qui nous reste avant l’impact.

La cheffe mineur s’exécuta et le compte à rebours apparut annonçant 54 minutes. Des vibrations annoncèrent le changement de cap de la Butineuse. Avant de quitter la pièce, Salonne croisa le regard d’Aphéa. La même lueur dansait dans leurs yeux, celle de la courageuse détermination qui animait tout butineur. Mercure leur imposait une nouvelle épreuve et ils la surmonteraient comme toutes les autres. Mais cette fois-ci, le danger ne venait pas de la planète et cela effrayait Salonne bien plus qu’il ne l’aurait pensé. Il serra l’épaule de la jeune femme et elle hocha la tête avec un petit sourire qui voulait dire : « T’inquiètes. Je gère ici ». Salonne sourit lui aussi faiblement, puis rejoignit la salle d’urgence. Aphéa alla s’assoir dans le siège réservé à l’ingénieur en mécanique en poste.

Debout dans l’espace de pilotage, Shui et son équipier avaient entamé le ballet des manettes et boutons lumineux disposés autour d’eux. Saisissant les premiers et actionnant les seconds, les pilotes se déplaçaient constamment échangeant de brèves phrases. Ils portaient des casques à visière leur projetant les alentours de la Butineuse. Assis prés d’eux, Yagis leur indiquait le chemin à suivre en parole ou en image. Même avec l’assistance d’un ordinateur, manier les six pattes du formidable véhicule demandait une concentration extrême et une grande liberté de mouvement. Les deux pilotes semblaient ne faire qu’un, comme s’ils communiquaient par télépathie. Aphéa ne se lassait jamais d’observer cette danse virtuose, orchestrée par le géologue. Parfois elle était prise d’une envie soudaine, vive, impérieuse de conduire elle aussi la Butineuse. Mais il aurait fallu renoncer à sortir.

Les postes de pilotage et de minage étaient les seuls qui possédaient encore des commandes physiques. Des études avaient montré que les manœuvres étaient moins réussies avec des écrans tactiles ou des gants de commandes à distance. La raison ne venait pas d’une éventuelle imprécision de ces outils. Lorsqu’un humain manipulait leviers, interrupteurs, boutons, il restait plus concentré, plus conscient, comme-ci le toucher ancrait davantage dans la réalité que la vue.

Aphéa et Salonne parlaient via une messagerie privée. Les phrases s’affichaient dans un coin du grand écran tactile qui constituait la console de la jeune femme. Salonne plaisantait continûment dans l’espoir de distraire Aphéa :

Salonne : Je parie que Shui a encore la langue sortie.

Aphéa sourit ne pouvant s’empêcher de jeter un œil à la pilote dont un bout de chair rose sortait de la bouche.

Aphéa : Ne te moque pas de la meilleure pilote de l’équipe. Notre vie est entre ses mains.

Salonne : Et sa langue entre ses lèvres.

Aphéa pouffa attirant quelques regards incrédules, voire courroucés. Tout le monde était très tendu.

Il ne fallut que 17 minutes pour atteindre le bord du Purcell. La descente le long de la rampe allait être plus délicate. Les mouvements des pilotes se firent plus lents et leurs échanges plus rêches. Une première patte se posa sur la pente, puis une deuxième, jusqu’à la sixième. La Butineuse se retrouva presque à la verticale tandis que le plancher sous les pieds des pilotes pivotait pour se maintenir horizontal. Les autres membres de l’équipage tenaient dans leur siège uniquement grâce aux harnais de sécurité.

L’impact était prévu dans une dizaine de minutes quand Yagis s’adressa à Hoarau.

– Il y a une plateforme naturelle à quelques mètres. Je pense qu’il est préférable d’y attendre le choc plutôt que rester sur cette rampe.

La capitaine réfléchit quelques secondes, ses yeux plongés dans ceux du géologue.

– Allez-y.

Immédiatement, les pilotes entamèrent le changement d’itinéraire. Une fois sur la plateforme, la capitaine lança :

– Mineurs, commencez l’arrimage.

Ce fut au tour des mineurs de manipuler avec dextérité leur panneau de commande. Ils restaient assis, mais la valse de leurs mains transpirait de la même virtuosité que les pilotes. Après quelques minutes, ils annoncèrent à la capitaine que c’était fait. Hoarau s’adressa à nouveau à son équipage :

– Nous sommes désormais prêts à recevoir l’impact. Je veux que tout le personnel reste attaché à leur siège jusqu’à nouvel ordre.

Tandis que les pilotes rejoignaient leur place assise, un silence épais imprégné de peur s’installa. Le compte à rebours affichait 4 minutes et 35 secondes. Même Salonne n’écrivait plus. Comme ses collègues, Aphéa était évidemment très inquiète. Mais au fond, elle était exaltée. Elle se sentait vivante.

La capitaine reprit la parole :

– Ce n’est pas la première fois que nous sommes en danger. Ce n’est pas la première fois non plus que nous remettons nos vies à la chance. Mais n’est-ce pas cela être butineur ? Prendre des risques calculés et invoquer notre bonne étoile. Toutefois aujourd’hui comme moi, vous sentez bien que nous n’avons jamais été aussi proches de la destruction. Voilà maintenant des années — des décennies pour certains — que nous butinons ensemble et jamais mon équipage n’a perdu de membre. Avec vos conseils et mes choix, notre étoile nous a toujours ramenés à la maison. Je ne me lasserai jamais de vous répéter que nous sommes l’équipe de butineurs la plus ancienne et la plus productive. Nous sommes les meilleurs et nous survivrons à cet impact. Notre légende ne sera alors plus à établir ! Nous ramènerons notre cargaison sous les ovations !

Quelques acclamations fusèrent. Mais la frayeur et l’émotion serraient les gorges. Le compteur afficha 00:00 et instantanément parois, sièges, consoles et chairs tremblèrent. Les vibrations prirent d’assaut le corps d’Aphéa et saisirent jusqu’à son cœur. Respirer devenait pénible. Les dents s’entrechoquaient douloureusement. La jeune femme tenta de desserrer ses mâchoires, mais ne réussit qu’à se mordre la langue. Un goût de sang emplit sa bouche. Dans ce brouhaha sensoriel, Aphéa perdit la notion de temps, la notion de corps. La Butineuse s’était-elle décrochée et avait-elle commencé à glisser le long du cratère ? Était-elle en train de se disloquer ? Comment pourrait-elle trembler autant sans tomber en morceau ?

Puis le tremblement désemplit lentement jusqu’à cesser complètement laissant dans la chair des butineurs un désagréable écho. L’empreinte des vibrations fourmillerait le long de leur peau pendant encore de longues minutes.

Hoarau éleva une voix tremblante si étrange dans la bouche de cette solide femme.

– Aucun blessé ?

Le silence qui suivit amena un mince sourire sur son visage. Elle enchaîna :

– Bien. Je veux un bilan complet de l’état de la Butineuse. Mineurs, vous aiderez l’ingénieur Aphéa. Les autres, vous savez ce que vous avez à faire. Personne ne quitte son siège ni ne se détache, sauf urgence. Au travail !

Lewe se lança dans l’analyse de l’objet tombé du ciel et Yagis dans celle de la paroi rocheuse. Ulan, l’agent de liaison, tentait inlassablement d’entrer en contact avec la Centrale. Le plus gros du travail reposait sur Aphéa. Sur son écran, plusieurs messages rouges clignotaient, mais elle fut soulagée de constater qu’aucun ne concernait de systèmes vitaux. Aucune brèche évidente dans la coque, le chauffage fonctionnait toujours et l’air continuait à circuler et se recycler. En revanche, de nombreux rochers emportés par le souffle de l’explosion s’étaient écrasés sur la Butineuse. La jeune femme demanda aux mineurs de vérifier le système de locomotion et de s’assurer que les systèmes vitaux étaient bien indemnes. De son côté, elle se concentra sur ce qu’il lui semblait réellement critique : à quel point le système de refroidissement externe avait-il été endommagé ?

Soudain, Yagis cria :

– La plateforme n’est pas stable ! Elle a été fragilisée par l’explosion.

La capitaine se redressa tendue.

– Combien de temps avons-nous ?

Un formidable craquement lui répondit figeant d’horreur l’équipage. De stupeur, l’esprit d’Aphéa se cristallisa sur une seule pensée : comment était-il possible d’entendre un tel bruit sans air pour diffuser le son ? La plateforme se détacha de la paroi. Prenant de la vitesse, elle glissa vers le fond du cratère. Une énorme saillie rocheuse stoppa violemment sa chute. Les butineurs eurent le souffle coupé. De nombreuses nuques et vertèbres se bloquèrent. Quelques bras et jambes furent luxés, voire brisés. Cette fois-ci, des centaines d’alarmes rouges clignotaient sur tous les écrans de commandes.


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