Mercure (2/10)

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Il était temps d’aller remplacer Salonne. Aphéa passa sur son corps mince et athlétique un pantalon et une tunique serrés, uniforme des butineurs. Avec une pointe de fierté toujours vive, elle accrocha sur sa poitrine le badge d’ingénieur en mécanique et cheffe des Activités Extra-Véhiculaire (AEV) de l’équipe Alpha.

Elle rejoignit la vaste salle commune. Tables et sièges en tout genre y créaient de petits coins confortables et intimistes. Plusieurs de ses collègues prenaient une collation, les uns arborant des yeux rougis par la fatigue et les autres des visages froissés par de longues heures de sommeil. Aphéa rejoignit Salonne attablé comme à son habitude dans le coin cuisine.

Tandis qu’elle se servait du café, l’homme aux tempes grisonnantes lui fit un bref rapport de son quart, puis lui demanda :

– Alors le Purcell ?

Appuyée contre le mur en face de Salonne, Aphéa humait l’odeur qui se dégageait de sa tasse. Elle répondit les yeux pétillants :

– Magique ! C’était aussi beau que le Mozart.

– Mouais. Avec le classicisme de Mozart, je veux bien. Mais la musique baroque de Purcell… C’est lourd et sans subtilité.

Les yeux jusque là volages d’Aphéa se braquèrent sur Salonne. Elle s’emporta, la voix vibrante de passion :

– Tu plaisantes ! C’était parfait. À chaque vocalise, à chaque note, je me suis sentie un peu plus chavirée. La musique me caressait. Non, elle me pénétrait ! Je suis rentrée en transe, il n’y avait plus que moi, Purcell et Mercure !

Salonne rétorqua, l’air désabusé :

– De toute façon, je n’ai jamais rien compris à l’art. J’y connais rien, puis ça sert à rien.

Se raidissant, la jeune femme allait répondre derechef, quand elle aperçut le regard espiègle mal dissimulé de Salonne. Elle se détendit, puis insinua avec malice :

– Pourtant je ne t’ai jamais dit que la musique de Purcell était baroque.

Salonne réagit par une moue et un grognement faussement renfrognés. Un silence complice s’installa. Aphéa finit par s’assoir grignotant quelques biscuits. Dans ses grands yeux en amande, ses pupilles noisette voletaient ici et là sans attache. Le technicien y était habitué. Avoir la tête dans la Lune était une expression qui allait parfaitement à la jeune femme. Mais ici, il ne s’agissait pas seulement du satellite terrestre. L’attention d’Aphéa était constamment tendue vers l’extérieur, là où personne ne pouvait survivre sans un lourd équipement.

Salonne reprit la parole :

– Ce soir, nous rentrons à la Centrale Tolkien.

Cette station était le point de chute des Butineuses. Elles s’y déchargeaient et y recevaient d’éventuelles réparation ou amélioration. Lovée dans le cratère Tolkien au pôle Nord de Mercure, la Centrale était éternellement plongée dans l’ombre. Aphéa avait répondu dans un souffle plein de regret :

– Oui.

Salonne posa sa main sur le bras d’Aphéa et dit d’une voix pleine de sollicitude enthousiaste :

– Allez ! Fais pas cette tête. Nous avons fait une super récolte ! Jamais aucune Butineuse n’a ramené autant. Les risques que nous avons pris ont payé. Cela va peut-être retarder l’arrêt de notre activité.

– Je ne pense pas. Cela coûte trop de vies humaines. Pour ceux qui décident, ce n’est que dû à la chance si nous n’avons encore eu aucun accident mortel… surtout après ce qui est arrivé à Butineuse 3.

Salonne et Aphéa se turent. Un éboulement avait coincé le véhicule de leurs collègues sous le feu du soleil. Aucun n’avait survécu. « L’espace est rapace » était plus qu’un dicton, c’était une réalité. La jeune femme reprit :

– Le premier site minier de Caloris est un succès, Salonne. Il a déjà extrait l’équivalent de cinq récoltes alors qu’il tourne à la moitié de son rendement.

Avec le Grand Exode, le besoin en fer avait explosé. La Fédération du Système Solaire avait décidé de lancer un ambitieux projet : construire d’énormes mines souterraines au cœur du bassin Caloris, région sur l’équateur de Mercure très riche en fer. Mais la construction de ces installations devant prendre plus d’un demi-siècle, on avait adapté à la hâte dix véhicules originellement conçus pour exploiter des météores en orbite dans le système solaire, ce qui avait donné les Butineuses.

Après une dernière bouchée visiblement satisfaisante, Salonne repoussa son assiette et posa ses mains brunes sur son ventre. Il répondit :

– Oui, tu as raison… Et c’est pour le mieux. Je n’en peux plus de nous voir risquer notre vie.

– Mais tu as bientôt fini. Tu vas retourner sur Terre.

Deux saisons de récolte séparaient Salonne de sa retraite anticipée grâce au dur et dangereux labeur du butinage. L’ingénieur sourit à cette perspective :

– J’ai tellement hâte.

Puis se renfrognant :

– Mais toi, tu seras toujours là.

Aphéa lui envoya une gentille bourrade dans le bras.

– Arrête de jouer au papa. Je n’ai plus 15 ans et surtout tu n’es pas mon père. Tout va bien se passer.

Nouveau silence, brisé par Salonne :

– Que vas-tu faire quand ce sera fini ?

– Je ne vais certainement pas travailler dans une de leur mine !

– Tu pourrais postuler pour rentrer sur Terre. Douée comme tu es, ils t’accepteront sûrement.

– Non. Je ne veux pas retourner sur Terre. Tout y est…

Elle chercha ses mots, ses doigts jouant avec une mèche de cheveux noirs.

– Tout y est trop facile. La vie tombe sous le sens là-bas. Moi je veux être là où la vie n’a pas sa place.

– Tu aimes affronter l’espace rapace.

– Oui, c’est ça.

Elle sourit. Il demanda :

– Tu ne sais pas où tu iras alors?

– Si. J’aimerais être une hirondelle.

Une décharge d’effroi parcourut Salonne. Plein d’appréhension, il demanda :

– De Jupiter ?

Aphéa hocha doucement de la tête. Salonne déglutit. Les hirondelles de Jupiter ne vivaient jamais longtemps. Feignant de ne pas remarquer le trouble de son collègue, la jeune femme enchaîna :

– J’avais hésité à devenir hirondelle avant de rejoindre l’équipe. Je ne me suis pas trop mal débrouillée aux épreuves de pilotage.

Imperceptiblement, Salonne secoua la tête. Bien sûr qu’elle avait réussi les examens de pilote. Cette gamine était un génie. Il lui suffisait de vouloir et elle pouvait. Dans un sursaut de révolte, il s’écria agressif :

– Pourquoi recherches-tu tant le danger ? Pourquoi tu ne veux pas ce que tout le monde aimerait ? Rencontrer quelqu’un, vivre une vie tranquille. Tu pourrais tellement être heureuse !

Secouée par cet éclat, Aphéa répondit sur la défensive :

– Mais je suis heureuse ! Je ne choisirai pas une vie tranquille, juste pour te rassurer. Il ne m’arrivera rien. Je ne suis pas Solange !

La dernière phrase claqua comme une gifle. La fille de Salonne était morte à 23 ans. Elle était hirondelle. Aphéa se tut, horrifiée par la stupide cruauté de ses paroles. D’une voix inaudible, elle s’excusa, les yeux brillants de regret. Salonne d’abord sonné par la réplique saisit délicatement les mains d’Aphéa. Il allait répondre quand une alarme retentit et qu’on entendit :

– Alerte rouge. Équipes Alpha et Bêta, rendez-vous dans la salle de contrôle. Tout le reste du personnel doit aller en salle d’urgence. Je répète. Alerte…

Aphéa et Salonne échangèrent un regard, tendus. Peu d’équipes de butineurs avaient survécu suite à une alerte rouge. Devant son assiette vide, Salonne dit d’une voix maladroite et hésitante :

– Pfff ! Je ne vais pas pouvoir finir mes œufs.

Aphéa sourit devant cette tentative futile, mais adorable de la détendre. Leur petite dispute loin d’être la première était déjà oubliée. La jeune femme saisit la main de l’ingénieur et l’entraîna dans le dédale de coursives et couloirs qui les menaient à la salle de commande.


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5 réponses sur “Mercure (2/10)”

  1. oh non !!! il se passe quoi !! tu nous tiens en haleine, une vraie série de fiction hâte de savoir pourquoi cette alerte rouge! Je ne suis pas une professionnelle mais ta lecture me rend vraiment curieuse ! bravo

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