Un flocon de charbon dans le rouage quotidien

Comme tous les jours, Björn attendait le bus qui reliait la mine à Kiruna. La neige tombait à gros flocons duveteux et il faisait nuit depuis quelques heures déjà. L’homme se tenait sous l’unique source de lumière, un réverbère à l’éclat faible. Le monde se limitait en face aux arbres bordant la route, derrière à la haute enceinte de la mine et sur les côtés à la route rapidement engloutie par l’obscurité. Être là, le visage enfoui dans un bonnet et une écharpe, avait quelque chose de douillet. Étouffant tous les bruits, la chute de neige plongeait Björn dans un silence feutré.

Il était seul, car personne d’autre de cette section de la mine ne finissait sa journée à 16 h le mardi. Ce n’était pas pour lui déplaire. Les moments où il se retrouvait seul avec lui-même étaient rares. Il aimait profondément sa vie avec sa femme Karin et sa fille Eva dans leur maison isolée à quelques kilomètres de Kiruna. Mais il appréciait ces courts moments face la beauté de la nature soumise aux lois des saisons. Lorsque le temps était plus froid, l’air givré faisait danser des paillettes de glace dans la lumière du lampadaire. En été, la nuit ne durait que quelques heures. Le soleil alors ne s’éloignait jamais beaucoup de l’horizon et y dessinait un cercle presque complet. Pendant des heures, l’aube et le crépuscule paraient le paysage de couleurs orangées.

Le bus arriva, la neige craquant sous ses pneus. Björn monta et salua Erik, le chauffeur. Tandis que ce dernier redémarrait, les deux hommes échangèrent quelques nouvelles. Le véhicule avait déjà trois passagers assis chacun à leur place habituelle : Filip et Ulrik, côte à côte à l’avant et Karl tout derrière. Les deux premiers, Björn les connaissait depuis l’enfance. Comme lui, ils étaient nés à Kiruna et étaient fils de mineurs. Karl, quant à lui, était natif du Sud du pays et était devenu employé de la mine dix ans auparavant.

Björn alla s’installer sur son siège favori. Surélevée, car située au-dessus de la roue arrière, elle permettait une meilleure vue de l’environnement. En été, Björn regardait les pins et les bouleaux défilaient par la fenêtre. Mais en cette période de l’année, la nuit hivernale transformait les vitres en d’immenses miroirs reflétant l’image des passagers papotant sur leurs sièges. Alors Björn rabattait son attention sur eux.

Aux trois arrêts suivants, une dizaine de personnes montèrent. Björn remarqua qu’Anders, l’habituel compagnon de route de Karl, n’était pas parmi eux. Ce dernier ne s’était visiblement pas encore remis de son angine. Björn s’aperçut que la jeune Anna avait à nouveau une coupe à la garçonne. La première fois, cela lui avait fait un petit choc. La plupart des femmes hésitaient toujours à se montrer sans fichu. Il pensa à Johan, le fils des voisins, qui depuis peu arborait fine moustache sur la lèvre et gomina dans les cheveux. Ces nouvelles modes venaient tout droit du cinéma qui avait débarqué dans leur ville quelques années auparavant.

Cette aspiration des jeunes à ressembler à d’autres, le regard constamment tourné vers l’ailleurs, décontenancé Björn. Il avait toujours été destiné à devenir mineur comme son père et son grand-père et cela lui avait toujours convenu. La vie simple à Kiruna au milieu de la nature lui avait apporté beaucoup de bonheur. Aujourd’hui, les jeunes voulaient du mouvement, du changement perpétuel. Ils ne supportaient pas la vie dans un village, où tout le monde se connaissait. Björn, lui, adorait savoir du bout des doigts la région et les personnes qui y vivaient. Avec un pincement au cœur, il pensa à Eva et à sa passion pour la gymnastique. Sa fille était très douée. Elle voulait devenir une sportive professionnelle. Il était très fier d’elle. Mais un jour, elle partirait. Kiruna était une ville de mineurs, il n’y avait rien d’autre.

À l’étonnement de Björn, le bus stoppa à l’arrêt desservant le bâtiment administratif de la mine. Toutes les personnes de cette section finissaient à 17 h et prenaient donc le bus une heure plus tard. Un homme de grande taille monta. Curieux, Björn le scruta. Ce devait être un nouvel employé venant de signer son contrat. Il était couvert de la tête au pied de vêtements très chauds à tel point que l’on ne pouvait même pas apercevoir ses yeux. Björn sourit. Il devait venir du Sud. Il s’habituerait vite au froid. Mais lorsque l’homme enleva son bonnet et son écharpe pour s’adresser à Erik, le sourire de Björn se figea en un rictus de stupeur. L’homme était… noir ! Björn n’en croyait pas ses yeux. Bien sûr, il en avait entendu parler, il n’était pas inculte. Il en avait même vu des photos.

Après avoir échangé quelques mots avec le chauffeur, l’homme noir s’engagea dans l’allée sous les regards sidérés des passagers. Björn ne pouvait faire autrement que d’observer intensément cet individu. Il contempla les lèvres charnues surmontées d’un large nez écrasé. Le blanc des yeux ressortait sur la peau ébène et Björn avait une terrible envie de plonger ses mains dans les cheveux crépus amassés sur le haut du crâne. Il lui fallut un certain temps pour se rendre compte que l’homme se dirigeait vers le siège vacant à son côté. Björn s’affola. Il allait devoir lui adresser la parole, car tout le monde se parlait à Kiruna, même si ce n’était que pour discuter de la météo.

Je peux faire cela : parler de la météo. Non, c’est ridicule. Seuls les vieux parlent du temps à de parfaits inconnus. Je pourrais lui souhaiter la bienvenue à Kiruna. Et s’il n’était pas venu pour s’installer ici, mais juste pour rendre visite ? Je pourrais lui demander ce qu’il fait ici. Non, c’est trop intrusif. Il va croire que j’ai un problème avec sa couleur. Je n’ai aucun problème avec sa couleur ! C’est juste que… j’aie quoi au juste ? Je n’ai jamais aucun problème à aborder les gens d’habitude. Même si je ne les connais pas. C’est juste que… je n’aie pas l’habitude. Mon Dieu, il faut vite que je trouve quelque chose à dire. Plus le temps passe et plus c’est bizarre.

De longues minutes s’écoulèrent ainsi, Björn torturant son bonnet entre ses mains sur ses genoux, les autres passagers glissant des regards en coin à peine dissimulés et l’homme noir regardant devant lui, imperturbable. N’y tenant plus, Björn dit sans même sans rendre compte :
– Vous êtes noir.
Lorsque Björn se rendit compte de ce qu’il venait de dire, il se traita intérieurement de tous les noms. Mais le coup était parti. Posément, l’homme noir se tourna, puis afficha un large sourire. La blancheur de ses dents s’ajouta à l’éclat de ses yeux. Il répondit avec un fort accent :
– Oui effectivement. Je suis noir.
Il retira un gant, tendit sa main et annonça :
– Je m’appelle Pierre. Et vous ?
Björn ne pouvait détacher son regard de la main.
Tiens sa main est plus noire sur le dessus qu’en dessous.
Et ce fut la seule chose que Björn réussit à penser pendant de longues secondes. Il finit par saisir la main et le souffle court, il bredouilla :
– Mon nom est Björn.
– Ravi de faire votre connaissance.

Pierre se leva alors et descendit avec plusieurs autres passagers. Björn resta longtemps interdit. Son cerveau n’arrivait plus à former une pensée claire. Ce n’était pas tant cette rencontre qui le troublait, mais sa réaction face à cet inconnu. Dans la mine, il avait affronté des situations bien plus critiques et surtout bien plus dangereuses. Il avait toujours fait preuve d’un sang-froid exemplaire, si bien que ses supérieurs l’avaient placé à un poste à responsabilité pour encadrer les opérations délicates sur le terrain. Il avait pourtant suffi d’un homme à la peau différente pour le mettre hors service.

Son désarroi allait s’amplifiant, lorsqu’il fut interrompu par la voix du chauffeur l’appelant. Il s’aperçut que tout le monde le regardait. Ils étaient étonnés qu’il ne bougeât pas. Il ne s’était pas rendu compte que le bus était reparti et avait déjà parcouru les quelques arrêts et kilomètres qui le séparaient de sa maison. Björn se hâta de descendre et le véhicule redémarra aussitôt. Machinalement, l’homme s’engagea sur le sentier enfoui dans les arbres qui menait chez lui. Mais plongé dans ses pensées, il se stoppa à quelques mètres de son foyer. Il cherchait les raisons de sa réaction et s’inquiétait de l’effet qu’elle avait pu avoir sur Pierre.

Il a dû me trouver bizarre. Peut-être même qu’il croit que je n’aime pas les noirs ou pire il a été blessé par mon comportement. Mais en même temps, il doit avoir l’habitude de réactions étranges. Personne n’a vu de noirs ici. Il fallait voir la tête des collègues dans le bus. Ils n’en menaient pas plus large que moi. Pauvre, homme. Cela ne doit pas être facile à vivre tous les jours.

Björn vit qu’une silhouette qui regardait par la fenêtre de sa cuisine.
Karin doit se demander ce que je fais à me geler les miches dehors.
Björn sourit. Elle allait bien se payer sa tête, quand il allait lui raconter son aventure. Ses inquiétudes s’envolèrent. Demain serait un nouveau jour. La prochaine fois, il inviterait ouvertement Pierre à venir s’asseoir à côté de lui. D’ici là, il aurait le temps de s’habituer à l’idée d’un homme noir dans les parages. Il se dirigea vers sa maison. Il sentit une légère excitation monter en lui. Aujourd’hui, il avait fait une rencontre exotique qui sortait de son train-train quotidien. Il devait se l’avouer. C’était assez grisant.


Toujours dans le cadre de l’atelier d’écriture de Ségolène Chailley, je devais décrire une rencontre. J’ai alors pensé à une anecdote touchante et drôle que m’avait raconté un collègue suédois: la premiére fois que son grand-père avait vu un noir. J’ai un peu brodé et voilà !

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