Mercure (3/10)

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Il y avait foule dans la salle de commande prévue pour accueillir seulement une équipe. On était debout, appuyé contre un mur ou une console, bras ou jambes croisées. Courts saluts et petites plaisanteries étaient échangés. On essayait d’ignorer la tension palpable. La capitaine Hoarau attendait, droite et sévère. Quand tout le monde fut là, elle s’éclaircit la gorge :

– Nous sommes confrontés à une situation inédite et extrêmement dangereuse.

La capitaine scrutait une à une les personnes présentes. Ses paroles étaient retransmises dans la salle d’urgence où le reste de l’équipage était rassemblé.

– La Centrale Tolkien nous a annoncé qu’un corps non identifié s’écrasera à 1 km à l’ouest entre notre position et le front solaire. L’impact aura lieu à 10:03 HST[1], c’est-à-dire dans 65 minutes.

Après un silence de stupeur, Chan, la cheffe mineur, intervint :

– Mais… Aucune chute de météorite n’était prévue dans les années à venir.

– La centrale ne nous a donné aucune information supplémentaire et ne répond plus à nos tentatives de contact. Je laisse la parole à l’astronome Lewe.

Un homme blanc grand et sec s’avança. L’anxiété semblait transpirer par les pores de sa peau :

– Avec le peu d’information donnée par la Centrale et notre télescope, je peux estimer le volume et la vitesse de l’objet. Malheureusement avec les instruments à bord je ne pourrais être plus précis sur sa masse et sa composition qu’une fois qu’il sera à moins d’une centaine de kilomètres, autrement dit quand il sera déjà sur nous. Je ne peux donc que faire une estimation pauvre de la portée de la déflagration.

Il s’arrêta là, se tordant les mains et observant son auditoire. La capitaine intervint :

– Hé bien ! Dites-nous vos conclusions.

– Ha heu… Oui. J’estime que pour être hors de danger il faudrait que nous nous trouvions entre 5 kilomètres et 50 kilomètres de l’impact.

La pilote Shui s’exclama :

– Mais c’est une énorme fourchette !

– Oui je sais, mais…

La capitaine intervint :

– L’astronome Lewe nous a déjà expliqué pourquoi cette imprécision. Lewe, je vous prie de parler plutôt en termes de probabilité de survie.

– J’ai besoin de consulter nos… nos ingénieurs en mécanique.

Avec un coup du menton, la capitaine dit :

– Faites. Vous avez 5 minutes.

Lewe, Aphéa et Salonne se réunirent tant bien que mal dans un coin et discutèrent force de déflagration, résistance de bouclier et distance de l’impact.

L’astronome reprit la parole :

– Si… si nous restons à 5 kilomètres, nous avons 98 % de chance d’avoir des avaries sérieuses. À 50 kilomètres, cette probabilité tombe à 1 %.

Shui objecta :

– Mais jamais nous n’aurons le temps de nous éloigner autant.

La capitaine se tourna vers la pilote :

– De combien au maximum pouvons-nous nous éloigner alors ?

– Si nous nous dirigeons à l’est…

– Le Purcell et le front solaire dans notre dos ?

– Oui… Eh bien, je dirais entre 10 et 20 km en fonction du terrain.

La capitaine interrogea du regard le géologue Yagis, qui s’ébroua, comme réveillé d’une torpeur :

– Dans cette direction, le terrain est relativement plat. On pourrait avancer d’une quinzaine de kilomètres.

Le regard de la capitaine retourna vers Aphéa et ses compagnons. Lewe qui n’en finissait pas de se liquéfier balbutia :

– Co… Comme il n’y a rien pour nous protéger des projections de roches, nous aurons alors 51 % de chance de subir une panne paralysante.

Hoarau rétorqua avec force :

– Ce n’est donc pas une option. La rétrogradation approche. Si nous sommes immobilisés, le jour nous rattrapera. Et si nous continuons à longer le cratère Purcell vers la Centrale Tolkien ?

Yagis répondit :

– On pourrait alors s’éloigner d’environ 8 km, même chose si on décide d’aller vers le Sud.

La capitaine secoua la tête pour elle-même. Mais le géologue ajouta :

– Mais on peut se réfugier dans le Purcell ! Il est profond de presque deux kilomètres. On peut nous arrimer sur sa paroi.

Shui rebondit :

– Oui, c’est possible. Si nous trouvons une pente assez douce pour descendre.

– Il y en a une à 5 km d’ici d’environ 35 degrés.

La pilote réfléchit un instant, puis dit :

– C’est carrément escarpé, mais avec prudence nous pourrions descendre jusqu’à 200 mètres.

La capitaine se tourna et interrogea Aphéa et ses compagnons du regard. Ces derniers se relancèrent dans un court conciliabule, puis Lewe déclara :

– Même si nous ne descendons que de 50 mètres, nous aurons plus de 90 % de chance de nous en sortir sans dommage et seulement 5 % de destruction totale.

Hoarau interrogea Yagis :

– Et le risque d’éboulement ?

Le géologue haussa les épaules, l’air de dire qu’il ne pouvait pas en savoir grand-chose.

– Au vu de la composition du sol, je dirais qu’il est minime.

Les yeux remplis de terreur, Lewe dit sans bégayer cette fois :

– Mais vous parlez de nous réfugier sur le flan est ! Il sera totalement exposé au soleil dans quelques heures ! Si nous sommes paralysés par une panne, nous…

Aphéa l’interrompit :

– Mais c’est aussi le cas des autres solutions. Au moins dans le Purcell les risques de dégâts sont réduits.

La capitaine hocha la tête :

– Quelqu’un a-t-il une autre suggestion ?

Le silence lui répondit. La capitaine Hoarau redressa alors la tête et la tint haute :

– Eh bien, c’est décidé. Nous allons dans le Purcell.


[1] Heure Standard Terrestre


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